Les Frères et le pouvoir

Cette fois-ci, ce n’est plus à regarder, mais à lire, sur le même thème

Francs-maçons et politiques : les liaisons dangereuses

L’article de Christophe Barbier dans l’Express, publié le 09/10/2009 11:33 – mis à jour le 09/10/2009 14:56, avec quelques corrections

François Koch, Le Vrai Pouvoir des francs-maçons, Express-Roularta éditions, 258 p., 15€

François Koch, journaliste à L’Express, publie Le Vrai Pouvoir des francs-maçons, une enquête portant notamment sur les relations troubles entres les francs-maçons et le monde politique.

C’est le carrefour de tous les fantasmes et de toutes les dénégations : la franc-maçonnerie fascine ou effraie ceux qui n’en sont pas et imaginent une puissante société secrète ; la franc-maçonnerie enferme ses membres sous le lourd couvercle du secret obligatoire. Ce sont là deux périls convergents pour les « fils de la Veuve ». Ceux qui s’illusionnent sur la franc-maçonnerie et sa puissance sont déçus quand ils en constatent la banalité. Ceux qui se soumettent à l’exigence de dissimulation se retrouvent tôt ou tard en porte à faux avec leur entourage privé ou professionnel.

En ce début de XXie siècle, la franc-maçonnerie traverse une crise plus grave qu’elle ne le croit. Certes, elle a fait le ménage dans ses loges et les dérives les plus affairistes ont reculé, mais les fraternelles, ces regroupements de maçons autour d’intérêts de business, existent toujours : sont-elles plus légalistes ou seulement plus discrètes ? Certes, la franc-maçonnerie entrouvre ses portes, mais le Grand Orient a récusé la mixité au début de septembre, en une obstination misogyne hors du temps. Secret, machisme, clientélisme : le mal qui peut asphyxier la franc-maçonnerie, en fait, c’est l’archaïsme. Aucune menace ne justifie plus de telles pratiques, ni l’ambiance paranoïaque qui les entoure.

Ce tropisme d’obsolescence est d’autant plus dommageable que les « frères » souhaitent toujours rester au contact des politiques et influer sur le sort des urnes. Or la classe politique est affamée de modernité – électeurs et médias obligent. Lentement s’opère donc un découplage entre maçons et dirigeants publics. Si les liens demeurent étroits, sont-ils efficaces ? La production législative de la République porte moins que jamais la trace de la « lumière » maçonne. Quand les réseaux comptent plus que l’influence, le déclin est proche.

Dans Le Vrai Pouvoir des francs-maçons, François Koch, journaliste à L’Express, détaille ce qui demeure de l’emprise maçonne sur la société : comment 159 750 personnes oeuvrent et réfléchissent dans leurs loges pour faire avancer leurs idées… et leur pouvoir. Après un septennat d’investigation au sein des obédiences, il présente une sélection des meilleures enquêtes publiée par le journal, et une série d’analyses que lui ont inspirées les évolutions récentes de la franc-maçonnerie. L’Express présente en avant-première les extraits consacrés aux liaisons incestueuses et parfois dangereuses entre politiques et francs-maçons…

Alain Bauer, le « sarko-maçon »

« Combien de ministres fréquentent une loge ? Combien le gouvernement compte-t-il d’anciens maçons ? » Alain Bauer, le plus jeune maçon à avoir été élu grand maître du Grand Orient, s’est toujours amusé à répondre à ces deux questions de journalistes. Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, qu’il a accepté de tutoyer pendant la campagne présidentielle, son compteur de maçons donne des chiffres ridiculement petits. En janvier 2008, l’expert n’en comptait que « deux ou trois ».[…]

[En février 2008], L’Express révèle que, depuis 1995, Xavier Bertrand, le puissant Secrétaire général de l’UMP  appartient à la loge les Fils d’Isis de Terguier (Aisne) au GO, donc la même obédience que Bauer.

A L’Express, le grand maître de la Grande Loge nationale française (GLNF), François Stifani, confie que Christian Estrosi, alors secrétaire d’Etat UMP chargé de l’Outre-mer, a été exclu de son obédience il y a une vingtaine d’années pour défaut de paiement de capitation (cotisation). Selon Sophie Coignard, dans Un Etat dans l’Etat (Albin Michel), il faut citer aussi le très proche de Sarkozy et nouveau ministre UMP de l’Intérieur, de l’Outre-mer et des Collectivités territoriales, Brice Hortefeux, comme ancien maçon de la GLNF. […] Au printemps 2009, Alain Bauer soutient qu’il y a au gouvernement, après le départ de Xavier Bertrand, toujours un ministre franc-maçon, dans une autre obédience que le GO, et « une demi-douzaine d’anciens maçons« . Alain Bauer connaissait-il l’appartenance au GO de Xavier Bertrand ? Bien sûr que oui. […] [Xavier Bertrand demande conseil à Bauer au sujet de la révélation de L’Express ; réponse de Bauer] : « Il était très embarrassé et je lui ai conseillé d’assumer. »[…]

Avant la conquête de l’Elysée par Sarkozy, les rumeurs sur l’entrée de Bauer au gouvernement étaient permanentes. Celui que Michel Rocard qualifie de « copain, sympathique et chaleureux » s’évertuait à étouffer ce tintamarre : « Il n’en est pas question, ça a cessé de m’intéresser depuis 1994, année où Rocard a été viré du poste de premier secrétaire du PS et où j’ai quitté ce parti », affirme-t-il alors. Pour refuser l’offre du président d’un secrétariat d’Etat à la Sécurité publique, Bauer aurait répondu : « Tu n’auras jamais les moyens de me payer ! » Comprenez qu’en tant que patron d’AB Associates Bauer gagne très très bien sa vie. Le fin gastronome ne cache pourtant pas qu’il aurait pu être tenté par un poste de ministre d’Etat ou de conseiller à l’Elysée. Si cela lui avait été proposé. « Je préfère pouvoir continuer à dire ce que je pense », indique Bauer, qui sait qu’auprès de Sarkozy il a beaucoup plus d’influence qu’un secrétaire d’Etat. Une évidence, puisque ce président, plus encore que ses prédécesseurs, partage peu le pouvoir avec ses ministres.

Alain Bauer a ce statut officieux de « M. Franc-Maçonnerie » de la présidence de la République. Chaque fois que Nicolas Sarkozy reçoit des représentants des obédiences, Alain Bauer est chargé d’établir la liste des invités et le plan de table. C’est le cas, le 21 janvier 2009, lorsque Sarkozy présente, pour la première fois, des voeux présidentiels spécifiques aux maçons, juste après la fin d’un Conseil des ministres.

La rencontre a lieu dans un petit salon, pendant trois quarts d’heure. Bauer a invité Pierre Lambicchi, François Stifani et Alain Graesel, les trois grands maîtres respectifs du GO, de la GLNF et de la GLDF, Yvette Nicolas, la grande maîtresse de la GLFF, et Michel Payen, le président du DH. Il s’agit bien là des cinq principales obédiences maçonniques. Bauer y a ajouté son ami Roger Dachez, président de l’Institut maçonnique de France… et lui-même, en tant qu’incontournable ancien grand maître du GO. Même le plan de table ne doit rien au hasard : aux côtés du président de la République sont placés Pierre Lambicchi, à sa droite, et Alain Bauer, à sa gauche. Comme pour bien signifier la domination du GO dans le paysage maçonnique français. Ce qui n’empêche pas François Stifani d’annoncer que, à l’épreuve de la course aux effectifs, sa GLNF montera très bientôt sur la première marche du podium. Ambiance peu fraternelle garantie.

L’enjeu du Parlement

[…] Les trois derniers présidents de la fraternelle parlementaire, qui regroupe les députés et les sénateurs maçons, étaient des socialistes du GO : Christian Bataille (alors député du Nord), Jean-Pierre Masseret (sénateur et président de la région Lorraine) et Pierre Bourguignon (alors député de Seine-Maritime). Mais, depuis l’automne 2008, le président de cette fraternelle n’est ni socialiste ni membre du GO. C’est le sénateur de l’Isère Bernard Saugey, à la fois membre de l’UMP et de la GLNF. Situation inédite !

« Une révolution copernicienne », reconnaît Philippe Guglielmi, ancien grand maître du GO. Au sommet de cette obédience de gauche, les dignitaires regrettent que cette fraternelle leur ait échappé, mais reconnaissent qu’ils n’avaient pas de candidat susceptible de rivaliser avec Saugey. Seule Michèle André, soeur du DH, sénatrice PS du Puy-de-Dôme et ancienne secrétaire d’Etat aux Droits de la femme dans le gouvernement de Michel Rocard, aurait pu prendre cette présidence… si elle l’avait souhaité. « La place était pourtant convoitée, affirme Saugey. Un poste de pouvoir… si on le veut. Si j’arrive à jouer mon rôle, des parlementaires de droite et de gauche voteront ensemble, sur des sujets de société. » « La fraternelle parlementaire était un bastion du GO, et il l’a perdu », se réjouit Jean-Claude Tribout, porte-parole de la GLNF.

Les socialistes ont-ils accepté de lâcher prise sur la fraternelle parlementaire parce qu’ils ont leur propre fraternelle ? La « Ramadier », comme ils l’appellent, rassemble les élus de gauche membres d’une obédience. Elle est présidée par l’ancien ministre et ex-député du Nord Jean Le Garrec, membre du GO. Sur son site Internet, on peut lire : « Nous devons éviter scrupuleusement de nous mêler des problèmes internes des obédiences maçonniques ou des problèmes internes des partis. Nous devons même être attentifs à ne pas donner l’impression que nous pourrions le faire. »

C’est raté ! Dans une missive du 23 février 2009 à l’intéressé, Philippe Guglielmi, à la fois patron des socialistes du « 9.3 » et ancien grand maître du GO, accuse Jean Le Garrec de pousser un frère vers un poste de responsabilité au PS : « J’apprends que tu « appuierais » Gaëtan Gorce comme délégué à la laïcité et que l’un des arguments que tu ferais valoir est qu’il serait « bien vu » du GO. » Puis le député PS de la Nièvre est proprement exécuté par l’ancien haut dignitaire : « Je n’ai jamais entendu parler de lui au sein du GO comme s’étant particulièrement illustré sur le front de la défense des valeurs laïques. » Et Guglielmi de reprocher à Le Garrec de s’être en fait trompé de frère à pistonner : « Je connais au moins deux de nos amis, une femme ancienne députée qui lutte contre les sectes et le président de l’Observatoire de la démocratie, qui auraient de réelles compétences dans cette fonction. »

L’allusion apparaît assez transparente en faveur de la soeur du DH Catherine Picard, ex-députée de l’Eure et présidente de l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu, et du frère Jean-Francis Dauriac, vénérable de la loge du GO Roger Leray, réputée très à gauche. Résultat de cette empoignade maçonnique ? Le poste de délégué à la laïcité du PS n’a pas été attribué.

Présidentielle : le vrai poids des « frangins »

L’élection présidentielle de 2002 a fait couler beaucoup d’encre. « La moitié de la défaite de Lionel Jospin est due aux membres du GO, à ceux de la Libre Pensée et à leurs familles », confiait l’ancien grand maître du GO de 1997 à 1999 Philippe Guglielmi, quelques mois après le séisme qui ravagea la gauche.

« Jacques Chirac est philomaçon et attentif aux travaux des loges parce que son grand-père était initié, confie Alain Bauer. J’ai par ailleurs d’excellentes relations avec lui depuis 1977, où, lycéen, j’avais suivi une journée de sa campagne pour les élections municipales dans le cadre d’un cours d’éducation civique. » « Son grand-père était membre de la loge la Fraternité, que j’ai fréquentée, raconte Philippe Guglielmi, aujourd’hui premier secrétaire du PS de Seine-Saint-Denis. Lorsque j’étais grand maître, Alain Bauer et moi avons remis à Jacques Chirac le discours du vénérable de l’atelier lors du décès de son grand-père, et ce cadeau l’a beaucoup touché : il avait déjà de nombreux documents maçonniques sur son aïeul, mais pas celui-là. »

Si Chirac est maçonnophile, Jospin est maçonnophobe. Bien que le père de ce dernier ait été franc-maçon, selon Alain Bauer. Le leader socialiste a au moins deux raisons de ne pas vouloir fréquenter les « frères trois points » : « Primo, une forte proportion d’entre eux sont impliqués dans des affaires, ils ont trahi leurs principes, explique Jean-Christophe Cambadélis, député PS de Paris qui a appartenu à la même chapelle trotskiste que Jospin. Secundo, ils sont, comme lui, des gens secrets et infiltrés, ce qui le dérange beaucoup. » Pourtant, il aurait fait de timides tentatives pour s’attirer les bonnes grâces de quelques « frangins ». « Lorsque Jospin me met dans son comité de soutien, raconte Guglielmi, il m’instrumentalise en tant qu’ancien grand maître du GO. »[…]

Dans les années qui précèdent l’élection présidentielle de 2007, les obédiences, et la première d’entre elles en particulier, sont l’objet de convoitises et de tentatives d’instrumentalisation. Ce n’est pas que le contrôle des obédiences donne les clés de l’Elysée, mais leur capacité de nuisance est telle qu’un candidat à la fonction suprême a tout intérêt à ne pas leur déplaire. De ce point de vue, Nicolas Sarkozy dispose de plus d’atouts que Ségolène Royal. En comparaison de la « Madone du Poitou », jamais en manque d’une expression biblique ou d’une attitude christique, le patron de l’UMP apparaît presque plus laïque, donc plus maçonniquement correct. Ce qui est abusif. Sarkozy le déiste a surtout eu le culot de faire écrire par Alain Bauer plusieurs de ses discours. Et l’ancien grand maître du GO l’a fait en les truffant de références à Jaurès, à Blum et à la République comme un refrain ! Un véritable coup de maître qui bluffe plus d’un frère.

Manifestement, l’entourage maçonnique de Ségolène Royal, de François Rebsamen à Gérard Collomb, de Patrick Mennucci à Christophe Chantepy, est loin d’avoir eu l’efficacité d’un Bauer pour flatter les obédiences dans le sens de l’équerre et du compas. Au « maçonnomètre », Sarkozy l’emporte donc haut la main sur Royal. Mais les frères ont joué un rôle bien moindre à la présidentielle de 2007 qu’à celle de 2002. C’est qu’en favorisant Chirac et Chevènement au détriment de Jospin, ils ont contribué à provoquer le « 21 avril 2002 », la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le second tour. Ils n’en étaient pas fiers. D’où, en 2007, leur plus grande discrétion.

L’embrouillamini corse

Parce que le grand maître Simon Giovannaï souhaite apporter sa pierre à la paix en Corse, sur le modèle de ce que son prédécesseur Roger Leray avait réussi en Nouvelle-Calédonie en 1988, il reçoit le 22 janvier 2000 au siège parisien du GO quatre représentants de la direction militaire du FLNC, dont deux poseurs de bombes présumés. Même s’il n’a cessé de le nier, plusieurs participants et témoins confirment que le frère François Rebsamen, le maire de Dijon, alors chargé des fédérations au secrétariat national du PS, participait bien à cette réunion. Forcément pour transmettre un message à Matignon.

Mais l’opération tourne au fiasco. Tous les invités sont au rendez-vous… sauf la discrétion. Deux équipes de police suivent les indépendantistes et les « filochent » jusqu’aux temples de la rue Cadet. Selon Francis Piazza, un policier maçon des RG interviewé par L’Express en septembre 2004, Giovannaï avait contacté préalablement le ministère de l’Intérieur de Jean-Pierre Chevènement, qui mit son veto à la rencontre. Apprenant qu’elle a tout de même eu lieu, avec l’accord tacite de Matignon (Lionel Jospin est alors Premier ministre), le ministère de l’Intérieur se serait-il vengé en faisant « fuiter » l’information dans la presse, d’où le scandale qui coûtera son poste à Giovannaï ? Ce dernier réfute cette thèse et accuse Guglielmi d’avoir donné l’information à un journaliste parce qu’il n’aurait pas supporté qu’une opération au sujet de l’île de Beauté se monte sans lui, alors qu’il est vénérable d’honneur de la loge Pasquale Paoli, l’atelier des Corses du continent.

« J’ai été victime du système KGB (Kessel-Guglielmi-Bauer) », soutient Giovannaï. « J’avais déconseillé l’opération à Giovannaï et lui-même m’a confié avoir confirmé l’information à un journaliste, ce que moi j’avais refusé », affirme Guglielmi. Pendant ce temps, Bauer fait campagne pour devenir grand maître et ne se réjouit pas de ce grand déballage. Il cosigne une tribune où s’exprime le regret que le GO semble être devenu l’instrument d’une « diplomatie de l’ombre ». Le gâchis est total. […]

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